Isabelle Lasserre
21/07/2023
ENTRETIEN - LE FIGARO. - Êtes-vous déçu par les résultats du sommet de Vilnius, à l’issue duquel l’Ukraine n’a pas reçu d’invitation officielle à rejoindre l’Otan?
Vadym OMELCHENKO. - Il est vrai que les résultats ne correspondaient pas à nos attentes, mais, en regardant les choses sous un angle différent, nous avons beaucoup de raisons d’espérer. C’est la première fois dans l’histoire que les pays du G7 décident ainsi d’accorder de fortes garanties de sécurité à un pays. L’aide militaire de l’Otan se poursuivra dans les prochaines années. L’invitation officielle à rejoindre l’Alliance atlantique sera sans doute lancée au sommet de Washington, en 2024, et, à partir de ce moment-là, l’entrée de l’Ukraine sera quasi décidée.
Certains pays occidentaux, les États-Unis par exemple, exercent-ils des pressions pour vous demander de négocier avec la Russie?
Non. Il n’y a pas eu ce type de proposition depuis longtemps chez nos partenaires occidentaux. Aujourd’hui, tout le monde comprend bien que ni les autorités ni la population ukrainienne n’échangeront jamais leurs territoires et ne feront jamais aucun compromis avec le gang de Poutine.
Où en est la contre-offensive?
Elle avance, même si notre armée fait face à des défis inattendus, notamment le minage d’une grande partie des territoires, qui explique pourquoi les premières attaques n’ont pas été couronnées de succès. Depuis, le commandement ukrainien a adapté sa tactique: on ne le voit pas, mais l’armée ukrainienne consacre beaucoup de temps au déminage. Elle détruit aussi 20 à 40 pièces d’artillerie russe par jour. Nous sommes en train de gagner la bataille de l’artillerie. Et nous réalisons aussi des frappes en profondeur pour détruire les entrepôts d’armes des Russes, qui, désormais, manquent de munitions. La retenue dont nous faisons preuve vise à préserver la vie de nos soldats. Contrairement à la Russie, nous refusons d’en faire de la chair à canon en les envoyant sur les champs de mines. Aujourd’hui, les Russes concentrent leurs forces vers le nord, où ils ont massé environ 100 000 hommes et 900 chars pour nous forcer à arrêter la contre-offensive au sud et à engager notre réserve, celle qui a été entraînée dans les pays de l’Otan, y compris en France, où 5 600 soldats ukrainiens ont été formés par l’armée. Pour l’instant, l’Ukraine n’a engagé que 10 % de ses réserves, alors que les Russes les ont entièrement consommées.
La rébellion de Prigojine a-t-elle eu des conséquences sur le front?
On ne le sent pas vraiment sur la ligne de front. Selon nos informations, Wagner a perdu plus de 50.000 hommes dans les batailles autour de Bakhmout, et elle était déjà anéantie sur le territoire ukrainien quand les forces restantes, environ 2500 personnes, ont été relocalisées en Biélorussie. Bien sûr, le fait que 13 généraux aient été limogés est une bonne nouvelle pour nous. Politiquement, le monde entier a vu la faiblesse de Vladimir Poutine et de l’armée, le chaos au sein du commandement ainsi que son caractère incontrôlable.
Comptez-vous sur un effondrement de l’armée russe?
Nous comptons d’abord sur nous-mêmes, sur la combativité de notre armée, sur la force d’esprit de nos dirigeants et la force morale de notre population. Mais nous pensons, effectivement, qu’un effondrement de l’armée russe est possible. À partir des interrogatoires que nous menons auprès des prisonniers, nous pouvons conclure que l’armée est formée de trois catégories de soldats. 30 % d’entre eux sont des zombies. Leur cerveau a été nettoyé par la propagande, et ils sont convaincus de défendre leur patrie contre l’Otan qui les attaque. 20 % sont des mercenaires et combattent - peu importe où et qui - uniquement pour l’argent. Enfin, 50 % sont si démotivés qu’ils disent attendre la contre-offensive ukrainienne pour pouvoir déserter.
Voyez-vous à Moscou des signes de craquements depuis la rébellion de Prigojine?
Le système a commencé à craquer bien avant l’affaire Prigojine. Cela fait longtemps que les élites autour de Vladimir Poutine, surtout les élites militaires, savent que la Russie ne peut pas gagner la guerre. Mais ce pays immense a une très grande force d’inertie. Les militaires obéissent même quand ils ne sont pas d’accord, les élites se taisent et la population reste à l’état de zombie. Il y aura forcément un jour où une nouvelle secousse se produira et renversera la situation. Nous ne devons pas compter là-dessus, mais le jour où l’empire du mal absolu sera détruit, toute la région aura l’opportunité de devenir paisible et prospère.
Quelle est votre principale peur?
La vie nous a appris à vivre au jour le jour, alors vous ne m’entendrez pas dire que j’ai peur que nos partenaires se fatiguent. C’est l’argument avancé par les Russes. Mais nous, pour rétablir la paix dans nos pays et en Europe, nous n’avons pas le droit d’avoir peur.