A la veille du Forum économique de Davos, auquel il participe, le président ukrainien Petro Porochenko a donné, lundi 19 janvier, une conférence à l’université de Zurich où, le 19 septembre 1946, Winston Churchill avait lancé un appel à l’unité de l’Europe. A l’issue de cette conférence, plusieurs fois interrompue par des militants prorusses qui ont crié « Je suis Donbass », M. Porochenko a accordé un entretien au Monde, au Wall Street Journal et à la Neue Zürcher Zeitung.
Les combats se sont intensifiés ces derniers jours dans l’est de votre pays. Les accords de Minsk, qui prévoyaient un cessez-le-feu, sont-ils morts ?
Aujourd’hui, cela fait exactement quatre mois que les accords de Minsk ont été signés. Ils ne sont toujours pas entrés en vigueur parce qu’une des parties ne les applique pas. Mais les choses ne sont pas noires ou blanches. A un moment, pour éviter le terme de cessez-le-feu, on a parlé de « silence d’artillerie ». On a décrété un silence d’artillerie à partir du 9 décembre 2014. Et pendant trois semaines, au lieu de 40 à 50 bombardements par jour, il y en a eu 10. Pendant deux semaines, il n’y a pas eu de victimes, ni civiles ni militaires. Cela montre que lorsqu’ils veulent, les Russes peuvent contrôler les terroristes. Cela prouve qu’une solution diplomatique est possible. Malheureusement, depuis dix à douze jours, on observe une escalade des combats, qui n’est pas de notre fait, avec l’attaque de l’aéroport de Donetsk, des attaques d’artillerie comme celle sur le bus de Volnovakha [qui a fait 13 victimes civiles], et d’autres provocations.
Pourquoi suis-je toujours optimiste ? Parce que l’Europe est unie et que la solidarité avec l’Ukraine est mondiale. Les sanctions fonctionnent, en ce sens que non seulement elles créent des problèmes à la Russie, mais qu’elles maintiennent les Russes à la table des négociations.
Le président Poutine vous a fait des propositions dans une lettre, vendredi. Selon Moscou, vous les avez rejetées…
C’est faux. Dès la publication de cette lettre, nous avons dit que nous étions prêts à cesser le feu si nous avions une garantie de la Russie que cela sera bilatéral, pas unilatéral. Dans cette lettre, M. Poutine se dit prêt à retirer l’artillerie lourde du front mais sans préciser à partir de quelle ligne. Ma réponse à moi est très claire : nous sommes disposés à retirer l’artillerie de la ligne tracée à Minsk, qui est précise, et nous avons proposé le 19 janvier comme jour J. Si l’on ne reconnaît pas la ligne d’où il faut retirer l’artillerie, le cessez-le-feu risque de s’effondrer au bout de deux jours.
Pourquoi, selon vous, a-t-il fait cette proposition ?
Parce que nous étions à la veille de la réunion du conseil européen des ministres des affaires étrangères, le 19 janvier.
Donc vous ne le croyez pas ?
Ecoutez, je crois en Dieu… Si vous me demandez si j’ai confiance dans l’UE, je répondrai oui. Si vous me demandez si j’ai confiance dans le président Poutine, je répondrai non. J’ai beaucoup plus confiance dans le président Hollande et la chancelière Merkel, et tous les dirigeants européens.
Le président Hollande a-t-il tort, lui, de croire Vladimir Poutine lorsqu’il lui dit qu’il n’envahira pas l’Ukraine ?
Je voudrais juste vous rappeler que deux mois avant l’invasion de la Crimée, les Russes assuraient qu’ils ne l’envahiraient pas. Et les Russes combattent déjà dans l’est de notre territoire. Selon nos services, il y a entre 8 000 et 9 500 militaires russes sur notre sol. Malgré cela, il faut bâtir la confiance.
Vous vous parlez souvent avec le président Poutine ?
Au moins une fois toutes les deux semaines.
Avez-vous noté un changement de ton et d’attitude depuis que les sanctions ont un impact sur l’économie russe ?
Très franchement, dans nos conversations, ce n’est pas le prix du pétrole ou le cours du rouble qui dominent. L’Ukraine pour lui, c’est très émotionnel. Pourtant, il est indispensable de maintenir le dialogue.
Que veut le président Poutine au fond ?
J’aimerais mieux qu’il vous le dise lui-même. Nous, nous voulons l’intégrité territoriale de l’Ukraine. En même temps, je suis parfaitement conscient qu’il n’y a pas de solution militaire à ce conflit : la Russie a la plus grosse armée de ce continent. Nous, depuis sept mois, nous avons construit une armée pour défendre notre territoire, pour faire en sorte que ce cancer ne s’étende pas au-delà de la ligne fixée par Minsk.
Pensez-vous que la Russie cherche non pas à envahir le sud-est de l’Ukraine mais simplement à déstabiliser votre pays durablement ?
C’est possible. Mais au lieu d’affaiblir mon pays, elle le renforce. J’ai convoqué des élections législatives anticipées, grâce auxquelles nous avons à présent au Parlement une majorité constitutionnelle pro-européenne. Avant, 33 % des Ukrainiens voulaient rejoindre l’UE ; ils sont aujourd’hui 80 %. Avant, 16 % des gens voulaient adhérer à l’OTAN ; ils sont aujourd’hui 60 %. Cela ne veut pas dire que nous voulons adhérer tout de suite à l’OTAN, cela veut dire que notre pays est uni. Et je suis prêt à un dialogue national sur la forme de l’Etat, unitaire ou fédéral, à travers un référendum.
Certains des responsables de la révolution de Maïdan dénoncent la lenteur des réformes en Ukraine. Ils constatent la résistance du système et des oligarques.
Il y a en effet des gens qu’il faut absolument remplacer. Je suis très déterminé à changer mon pays et ne laisserai personne y faire obstacle, qu’il s’agisse des oligarques, des bureaucrates ou de notre voisin. C’est une question de survie pour notre pays. Il ne s’agit pas de mener une guerre contre les oligarques, mais de construire l’Etat de droit, un système financier transparent qui s’appliquera aux oligarques comme aux autres. Mais rendez-vous compte que nous faisons tout cela en temps de guerre.
Croyez-vous possible d’avancer sur les réformes tout en préservant votre intégrité territoriale ?
Il y a deux problèmes : la paix dans le Donbass et les négociations sur la Crimée. Ce sont deux questions séparées. La Crimée, ce n’est pas une question d’un mois. Pour Donetsk, il faut obtenir le retrait des troupes.
Qu’avez-vous accompli depuis votre élection en mai ?
J’ai signé l’accord d’association avec l’UE et nous avons construit une armée.
En août 2014, vous disiez que les trois quarts des chars étaient hors d’usage…
C’était en août. En juin, nous n’avions pas d’armée. En août nous avons essayé d’arrêter l’offensive avec les moyens du bord. Aujourd’hui, nous avons une armée. Nous avons des programmes de coopération très efficaces pour nos militaires avec des pays du monde entier. Maintenant nous sommes prêts non seulement à défendre notre pays mais aussi à défendre l’Europe. Parce que la ligne de front pour défendre la liberté et les valeurs de l’Europe, c’est l’Ukraine.
L’Occident fait assez pour vous ?
Oui. Ne sous-estimez pas l’unité de l’Union européenne. Bien sûr, j’ai besoin de soutien, d’unité, et des sanctions contre la Russie. J’ai besoin d’une Ukraine libre, indépendante et démocratique. J’étais fier d’être à Paris le 11 janvier, j’ai vraiment aimé ces gens qui n’avaient pas peur et manifestaient pour les valeurs. Et les valeurs, c’est plus important que l’argent.